Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 juillet 2017 7 09 /07 /juillet /2017 08:50

   

  LA DICTÉE DE TITIVILLUS...

 

Relisant la « Dictée de Mérimée « qui est un texte un peu artificiel uniquement conçu dans le but d’y accumuler des difficultés orthographiques il m’est venu l'outrecuidante envie de la paraphraser en composant un texte accumulant des « Mots du livre « …

Et puisque la période est propice aux " Devoirs de vacances " le voici donc ….il en comporte une très grosse centaine figurant tous , en compagnie de plusieurs milliers d’autres, dans le « Dictionnaire du livre et de la chose écrite « dont j’ai entrepris la rédaction …

Je ne doute pas qu’ils soient presque tous connus des lecteurs érudits de ce blog mais si , pour l’un ou l’autre de ces mots , ce ne devait pas être le cas Titivillus se fera un plaisir d’ouvrir pour vous son « Sac à mots « …

 

 NOTA : Si un aristarque  y trouvait quelque faute Titivillus , conscient qu'il est de ses imperfections , ne s'en offusquera pas  ...!

 

                                                                                     LE LIGATOR …..

 

Au beau milieu du scriptorium le ligator,qui faisait aussi fonction de lectionnaire , lisait un antiphonaire rédigé en écriture boustrophédon sur des feuillets de vélin palimpsestes et, plus habitué qu’il était aux écritures onciales des codices courants, il semblait éprouver quelque difficulté à cette lecture .

Ce manuscrit de facture précieuse , orné de fines lettrines , d’initiales ornées et d’encadrements de rinceaux et de racèmes , dont on venait de lui confier la restauration, avait appartenu à un souverain dont le portrait s’inscrivait dans la haste démesurée de la première lettre de l’incipit.

Le ligator ,tenant entre ses mains le fin vélin, éprouvait un sentiment semblable à la leucosélophobie des écrivains et pensait avec tendresse à son lointain confrère , calame dans une main , canif dans l’ autre s’appliquant à tracer la gothique fracture à l’encre de galle , grattant ses fautes sèches et époussetant son travail au pinceau de vair dans le scriptorium glacial tout en pensant aux trop brefs instants de confort que pourraient lui prodiguer le séjour strictement réglementé auprès du feu de la cuisine ou l’usage fugitif d’une boule chauffe-mains .

Lisant le colophon Il imaginait la joie que celui-ci avait du éprouver en mettant un point final à cette œuvre le désignant , lui,modeste scribe atteint de mogigraphie chronique , à la postérité .

Avec ses ais de bois recouverts de peau de truie , ses cabochons de cuivre , ses robustes grébicheset sa taille gigantesque l’antiphonaire qu’il avait à restaurer était impressionnant surtout lorsque l’on savait qu’il avait été quelques siècles plus tôt l’exemplaire personnel d’un souverain .

Les ans , toutefois ,avaient été peu respectueux du souvenir de ce grand monarque et ,si les robustesnerfs étaient encore intacts, les mors ,fendus sur presque toute leur longueur ,libéraient quasi complètement les plats qui n’adhéraient plus au corps de l’ouvrage que par la passure en carton de ficelles usées .

Ne voyant pas de pièce de titre le ligator avait d’abord cru à sa disparition avant de se rappeler que l’usage ancien avait été de ranger à plat les ouvrages sur les étagères des bibliopoles et , donc , d’inscrire le titre sur la tranche des livres et c’était cette habitude qui expliquait que ni les coupes , ni les tranches n’étaient usées (les chasses étant inexistantes , il en aurait été bien autrement si notre coutume actuelle de ranger les livres sur chant avait eu cours … !)

Le livre ayant été l’un de ces « Catenatis « ou « Livres enchaînés » attachés à leur pupitre par une robuste chaîne ,il subsistait un moignon de l’anneau de fer ayant servi à l’assujettir qui ,joint aux vestiges des fermoirs destinés à protéger le livre des insectes papyrophages et à empêcher les folios de parchemin de se gondoler , faisait immanquablement penser à un esclave s’étant libéré de sa servitude .

Le ligator ,qui cultivait un peu la philologie et la linguistique , songeant à toutes les formes que le mot tfermoir avait eues par le passé leva les yeux et se mit à les énumérer à mi-voix :fermouer,fermoire,fermail …jusqu’à ce que les regards sévères de ses voisins lui rappellent de façon muette mais ferme la sacro-sainte règle du silence .

Le travail de restauration allait consister en un démontage total de la couvrure qui permettrait peut-être la découverte d’un de ces papyrus leucosiques ou, la chance aidant, hiératique ,réutilisé à une époque lointaine pour renforcer la reliure et dont l’intérêt était parfois bien plus grand que le codex qu’il renforçait .

Il s’écoulerait du temps avant que le volume ne reprenne sa place sur un aigle ou un lutrin et qu’un chapelain n’en manipule les signets multicolores se rattachant par des pipes à la tranchefile à passe de tête se prolongeant sur les plats …

Le ligator,rêveur et feuilletant l’ouvrage , découvrait à chaque page les merveilles que le rubricateur médiéval avait su tirer des très simples moyens à sa disposition : cinabre,galle,terre de Sienne,os,gomme laque, sandaraque ,pinceau de vair, calame de roseau….. et aussi la malice et l’humour dont il avait su faire preuve car , bien cachés dans les encadrements ou les bouts-de-ligne on distinguait des drôleries ,des babouineries , des figures grotesques,des monstres improbables et , même, des personnages obscènes et de temps à autre un TITIVILLUS emportant son « sac à mots » en ricanant .

Bien que paléographe expérimenté il déchiffrait avec difficulté le texte en raison de l’usage constant d’abréviations et de ces prémices de l’écriture tachygraphique qu’étaient l’aphérèse , la suspension ,l’Apocope,les « Nota luris « et autres « Nomina sacra « …

Collationnant le texte , il y distinguait plusieurs mains à leur façon de traçer les hastes ou à de minimes différences de ductus ; une main plus tardive avait transcrit une éxégèse qui se traduisait en notes tironiennes , en gloses et en marginalias dont certaines, mises en vedette par des manchettes , auraient sans doute provoqué l’anathème du copiste original s’il avait pu les connaître .

Certaines de ces gloses , inscrites très près du bord des folios, le rendaient soucieux car il devrait les respecter en arasant les pages abîmées et le souci de ne pas faire trop « Court de marge « ou de "Fusiller en tête " son ouvrage allait être sa hantise tout au long de ce travail …

Tout en vérifiant les signatures afin de s’assurer de l’intégrité du codex et en les comparant au  registre situé avant l’explicit il admirait la virtuosité de l’enlumineur qui avait su si bien équilibrer ses compositions sur les folios réglés certains au minium d’autres à la mine de plomb et d’autres encore au punctorium ou même à l’ongle , et sur lesquels les sillons et les billons se distinguaient encore très bien .

Et il avait conscience que , lui , pauvre ligator de la main duquel ne sortaient que des vespéreaux ,graduels, livres d’heures ou martyrologes ordinaires , n’aurait pu concevoir un tel chef-d’œuvre …

Mais il souriait quand même car,bien que tâcheron ordinaire , c’était à présent de lui seul que dépendait la survie du vieil antiphonaire …

 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Présentation

  • : Dictionnaire du livre de TITIVILLUS
  • : Recherche du sens de mots rares ou disparus dans la sphère du livre et de la chose écrite , recherche d'éléments divers concernant ce même domaine et publication du résultat de ces recherches .
  • Contact

OBJET DE CE BLOG

 DICTIONNAIRE DU LIVRE DE TITIVILLUS

Recherche

Liens